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Le WWOOFing l’a sauvé de « la solitude de l’agriculteur »

« J’ai rencontré Bernard à un mois de son départ en retraite, en pleine passation de la ferme. Un moment douloureux pour ce passionné … » Evaine est photographe, à travers ses nombreux WWOOFing, elle témoigne des enjeux auxquels font face les agriculteur-ice-s au quotidien.

« J’ai rencontré Bernard à un mois de son départ en retraite, en pleine passation de la ferme. Un moment douloureux pour ce passionné qui a su faire évoluer son exploitation laitière en accord avec ses convictions, comme son passage en bio, en 2013. Même si cette envie était déjà dans un coin de sa tête lors de son installation, le chemin fut long avant d’obtenir le label. Les coopératives à qui il en parlait ont toutes tenté de le dissuader, le persuadant que ce n’était pas rentable et puis, finalement, c’est une rencontre avec d’autres agriculteurs qui avaient déjà franchi le cap qui ont terminé de le convaincre à passer la ferme de la Chaussée en bio. « J’avais toujours ça dans la tête et à un moment je me suis dit c’est ça qu’il faut faire et je me suis lancé ».

Soucieux du bien-être de ses pensionnaires, les vaches sont nourries à l’herbe et au foin uniquement – DR Evaine Merle

Sa manière de travailler a peu changé depuis « J’ai jamais voulu aller dans le productivisme donc je n’ai pas mis beaucoup d’engrais de synthèse. Je ne faisait pas de cultures donc j’utilisais très peu de produits phytosanitaires et comme j’avais pas beaucoup d’animaux, j’avais pas trop de soucis. J’utilisais un peu plus d’antibiotiques mais pas beaucoup, maintenant je mets des huiles essentielles, il n’y a pas eu beaucoup de changements ». Soucieux du bien-être de ses pensionnaires, les vaches sont nourries à l’herbe et au foin uniquement. En pâture la majeure partie de l’année sauf deux mois en hiver, quand ses terrains, montés sur de la roche de schiste, sont trop glissants et boueux. Les veaux, eux, sont nourris au lait, au vrai, pas à la poudre comme dans beaucoup d’exploitations, et il y tient : ça fait des bêtes en meilleure santé, plus rustiques et résistantes. 

On parle beaucoup de la solitude des agriculteurs, lui a compensé par le travail.
« Si je peux, quand elles seront réformées, si j’ai assez de surface, je vais les récupérer »

Bernard voulait transmettre, faire perdurer ce qu’il a bâti « il faut passer à autre chose, laisser la place à d’autres » il a donc trouvé un repreneur, Christophe, la quarantaine, ingénieur en reconversion dans l’élevage. Mais ce n’est pas simple pour Bernard « c’est très compliqué, il y a beaucoup d’angoisses » me dit-il. Angoisse de laisser le travail d’une vie derrière lui, angoisse que le repreneur ne soit pas aussi exigent sur le bien-être animal et qu’il passe au détriment de l’aspect pécunier. Parce que lui, l’argent il s’en fiche.

Sa voix tremble, les larmes montent, il est ému.

Ce qui l’intéresse ce sont ses animaux. Ses vaches sont devenues ses amies, ses comparses. C’est ce qui l’angoisse le plus dans la transmission « déjà quand j’en vends une ou deux c’est dur, et là de lâcher tout le troupeau, j’ai l’impression de lâcher tout le monde et c’est dur ». Sa voix tremble, les larmes montent, il est ému. « J’ai beaucoup de mal parce je laisse d’autres vaches: Fa, Inra, que je vais être obligé de laisser parce que je peux pas tout emmener. J’ai beaucoup de peine et j’y pensais encore aujourd’hui. Si je peux, quand elles seront réformées, si j’ai assez de surface, je vais les récupérer ». Bernard n’a pas eu de famille, pas d’enfants. Pendant longtemps, ses normandes ont été sa seule compagnie. On parle beaucoup de la solitude des agriculteurs, lui a compensé par le travail « c’était pour combler cette solitude autour de moi » mais ça n’a pas suffit. 

Il aime partager ses connaissances et puis son quotidien

C’est le WWOOFing qui l’a sauvé il y a deux ans, quand il a commencé à accueillir les bénévoles au sein de sa ferme. Il se sent proche de ses wwoofeur.se.s, il aime partager ses connaissances et puis son quotidien. Il aime l’échange que ça créé, il apprend autant que ceux qui viennent sur l’exploitation, ça lui donne l’impression de voyager partout, lui qui n’a jamais beaucoup quitté le village de Bourg-Des-Comptes.

Aider une jeune agricultrice à trouver des terres

Aujourd’hui il y a quasiment toujours quelqu’un à la ferme mais il a encore peur que tout s’arrête du jour au lendemain, traumatisme d’avoir vécu isolé pendant trop d’années. Il garde contact avec un grand nombre de ses stagiaires, il va même aider l’une d’entre elles à s’installer, Océane. Parce que la retraite finalement, c’est une couverture, il s’ennuierait. Alors il préfère aider une jeune agricultrice à trouver des terres pour monter un projet qui a du sens, une micro-ferme « je peux donner la chance à une personne de devenir agricultrice alors que je pense que toute seule ça aurait été difficile, parce que l’accès au foncier pour les jeunes est très difficile ».

C’est le WWOOFing qui l’a sauvé il y a deux ans, quand il a commencé à accueillir les bénévoles au sein de sa ferme.
Mettre en pratique ce qu’il a appris lors de ses stages en traction animale

Il part donc plus au nord, toujours en Bretagne, et avec lui une dizaine de vaches et sa jument de trait Bretonne, Etoile, encore un rêve d’enfant. Il compte bien prendre le temps de mettre en pratique avec elle ce qu’il a appris lors de ses stages en traction animale, il vient de s’équiper en matériel. Ses vaches, elles, feront peut-être encore du lait, il aimerait apprendre à faire du fromage, lui qui a toujours vendu son lait à des coopératives. Et il y a Violette, la normande la plus âgée, 11 ans, qu’il a vu naitre et qu’il a élevé, sa mère est morte le lendemain de sa naissance. Elle vivra sa retraite auprès de Bernard, et de Risqué, un petit taureau de cinq mois auquel il s’est attaché, c’est comme son chien, il le suit partout avec amour.

Voir la ferme de Bernard


Evaine Merle, des reportages en immersion dans les fermes WWOOF

Diplômée de photographie, de nombreux WWOOFing m’ont permis de me former en conditions réelles, de comprendre les enjeux auxquels font face les agriculteur-ice-s au quotidien. Cela a bouleversé ma manière de photographier. (…) Je ne suis plus uniquement spectatrice de mes reportages, j’en suis devenue actrice à part entière. Cela m’enrichit, me passionne, je sème des histoires de campagnes afin de mettre en valeur des initiatives qui, je l’espère, germeront dans les esprits. À l’aube d’un épuisement de nombreuses ressources naturelles, d’une perte de biodiversité effarante, d’un changement climatique qui devient plus que palpable, je pense que nous avons tou-te-s besoin à de changer de récit, de montrer qu’il est possible d’agir chacun à notre échelle pour construire un monde en partage, plus vert, plus gourmand et plus vertueux. 

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