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« Notre façon de militer, c’est de partager notre lieu de vie et notre savoir-faire »

« Les matinées démarrent dans les champs. Nous partons chercher les vaches pour la traite, Christophe et Céline nous guident vers les neufs vaches Bretonne pie noir à traire… » Evaine est WWOOFeuse et photographe, elle témoigne et partage ici ce qu’elle apprend en immersion avec ses hôtes.

Logodec est une ferme laitière biologique située dans le Morbihan. Céline et Christophe y élèvent des vaches Bretonne pie noir, des bovins qui auraient pu disparaitre dans les années soixante-dix sans le plan de sauvegarde de la race mis en place par la Société des Eleveurs, en 1976. ils y produisent du fromage, des yaourts, des confitures, des jus de pommes ou encore des pâtés de porc.

La ferme? « C’était un rêve de gamine. Quand j’avais cinq ans je disais déjà que je voulais avoir une ferme alors que je n’étais pas du tout du milieu agricole. » me dit Céline qui, des rêves plein la tête, ne fut que peu convaincue par ses études (un bac pro agricole et un BTS en production animalière), tournées en majorité vers la gestion de fermes intensives « dans un petit coin de ma tête je me disais toujours qu’il y avait autre chose de possible ». C’est à ce moment qu’elle rencontre Christophe, tous deux préparent un certificat de spécialisation en agriculture biologique, leurs envies se croisent, la ferme de Logodec est née.

Depuis plus de vingt ans, ils ont à coeur de partager leur mode de vie paysan avec les wwoofeurs et wwoofeuses qui se succèdent à la ferme. « Notre façon de militer, c’est de partager notre lieu de vie et notre savoir faire » me disent-ils.

« On ne les considère pas juste comme un outil de production, mais comme des êtres vivants à part entière. On les considère comme des partenaires de notre activité. »

Nous sommes trois wwoofeurs cette semaine : Marie-Estelle, Fabien et moi. Clémentine, en stage à la ferme, nous accompagne. Les matinées démarrent dans les champs. Nous partons chercher les vaches pour la traite, Christophe et Céline nous guident vers les neufs vaches Bretonne pie noir à traire. « La Première vache qu’on a acheté était grise et ça c’est hyper rare. Ça a été un peu ma mission de sauver la souche grise » me dit Céline. Elles sont belles ces vaches de petite taille avec leur robe pie glazic. Rustiques, elles profitent des pâtures toute l’année, ça évite des coûts liés à la nourriture, supplémentée dans de nombreux élevages. Elles valorisent très bien les marais, supportent l’humidité. « Allez !» clame Céline pour faire avancer ses protégées. La traite, c’est un moment privilégié avec les vaches qu’elle aime, ça explique en partie le choix d’avoir peu d’animaux. « Je voyais plus le troupeau comme des animaux de compagnie, que vraiment comme un troupeau de production. Alors c’est aussi effectivement notre production, c’est le lait qui nous fait vivre. Mais connaitre tes vaches, avoir un lien avec chacune, tu ne peux pas le faire si tu as un trop gros troupeau ». Ce lien, Christophe m’en parle aussi « On ne les considère pas juste comme un outil de production, mais comme des êtres vivants à part entière. On les considère comme des partenaires de notre activité. »

Les vaches connaissent leur place, elles s’installent dans la salle de traite.

Les vaches connaissent leur place, elles s’installent dans la salle de traite. Céline sort deux pots à lait et commence à nettoyer les trayons des premières vaches avant de mettre la trayeuse en route. À leur installation, ils avaient décidé de traire les vaches à la main, mais des problèmes de santé les ont poussé à investir dans un peu de matériel « notre activité c’est quand même l’envie d’être le plus sobre possible, de consommer le moins possible ». Elle ajoute « Il y a aussi toute une conscience environnementale. On vit dans un monde qui ne peut pas perdurer tel qu’il est donc ça veut dire qu’il faut se préparer à pouvoir faire autrement. Effectivement, on avait essayé de faire le plus de choses possible à la main. Ce que l’on a pas réussi à faire sur du long terme parce que c’est quand même éprouvant: Christophe avait mal au dos, moi j’avais des tendinites sans arrêt. Christophe a pris la décision que ce n’était plus possible, sinon on allait devoir arrêter notre activité. ».

Céline nous apprend à traire à la main pour que la WWOOFeuse qui m’accompagne sache le faire à son retour en Argentine.

Le couple guide nos gestes pour la traite. Marie-Estelle vit en Argentine où elle projette d’acheter une vache afin de produire un peu de fromage pour sa consommation. Ni une ni deux, Céline nous apprend à traire à la main les bovidés.

Le but? Ramener un bout du savoir faire fromager français en Argentine m’explique Marie-Estelle « je me pose même la question de faire une formation dans le fromage. Le volontariat c’est une bonne méthode pour voir si c’est quelque chose qui nous plaît avant de s’engager dans une formation et une éventuelle reconversion. »

À la fin de la traite, les chats s’affairent autour de Céline, on les entend miauler, ils attendent leur bol de lait. Les veaux s’y mettent aussi: deux seaux pour les jeunes bovins, un quart de seau pour les chats.

On étale sur nos tartines les confitures de la ferme et ce précieux beurre que Céline travaille à la main dans une jatte en bois de hêtre. Au marché, tout le monde se l’arrache.

Une fois les vaches relâchées dehors, tout le monde se rejoint pour le petit déjeuner, il est dix heures. Nous sommes un certain nombre, il y a Marie-Estelle et Fabien, Clémentine, Céline, Christophe et leurs enfants. L’ambiance est conviviale, on étale sur nos tartines les confitures de la ferme et ce précieux beurre que Céline travaille à la main dans une jatte en bois de hêtre.

Je dis précieux car sur le marché, tout le monde se l’arrache, il faut arriver tôt pour avoir une chance d’obtenir sa motte de 200 grammes. Qui jetterait la pierre aux acheteurs? Il est délicieux ce beurre salé. Après une pause bien méritée, nous voilà repartis. Nous scindons les équipes: l’une prépare le jardin pour la récolte des mûres, l’autre part  en fromagerie avec Christophe.

Poules, jars, canards coureurs indiens, chacun occupe une place importante dans l’écosystème du lieu.

Plus qu’une production laitière, c’est une ferme en polyculture-élevage que je découvre. Je passe le portail d’un pré, deux jeunes veaux y grandissent, l’un deviendra le nouveau taureau de la ferme. J’aperçois une silhouette, elle semble lire, assise près d’un arbre: c’est Marie-Estelle. Je continue mon chemin. Me voilà derrière la maison familiale où potagers et enclos se partagent le terrain. Poules, jars, canards coureurs indiens, chacun occupe une place importante dans l’écosystème du lieu. Les poules offrent des oeufs et mangent les restes de nourriture quand les canards, eux, vont se délecter des escargots qui ont tendance à envahir le potager et le verger pendant les saisons humides. 

 » La ferme ce n’est pas juste un lieu de production, c’est notre lieu de vie, c’est un projet familial. »

« La ferme ce n’est pas juste un lieu de production, c’est notre lieu de vie, c’est un projet familial.  Avoir des animaux différents c’est sympa, c’est plus intéressant aussi » me dit Christophe. C’est ici que l’on trouve le verger qu’ils ont planté. Il est rempli de pommiers, de figuiers, de framboisiers. Il y a aussi des mûres et des actinidias qui envahissent les grillages, ça donne de la hauteur au paysage. Les fruits sont ensuite transformés en jus et en confitures, une manière d’étayer leur gamme de produits au marché, un plaisir également pour Céline qui adore mijoter les confitures, « on aime bien aussi essayer d’être autonomes une partie de l’année avec nos fruits, avec nos confitures ».

La ferme produit du gwell. Ce yaourt breton fermenté à base de lait de Bretonne pie noir.

La gamme de produits proposée à la ferme est assez diversifiée: riz-au-lait, crème aux oeufs, du fromage blanc, des pavés de Logodec (un fromage similaire au Pont l’évêque), de la ricotta, des fromages frais et, bien-sur, du gwell. Ce yaourt breton fermenté à base de lait de Bretonne pie noir. Plus acidulé qu’à l’accoutumé, il est aussi onctueux et très gourmand. Nous avons du travail: on sale les fromages, on les retourne, on caille le lait, on égoutte le fromage blanc, on récupère la crème. Pendant ce temps, Christophe nous apprend rigoureusement chaque geste. Ici Christophe et Marie-Estelle moulent les futures tomes avant de les laisser s’égoutter pour la nuit.

« Quand les WWOOFeurs ont un projet agricole, on aime pouvoir les parrainer. »

Chaque matin, pendant qu’une personne part nourrir les cochons avec le petit lait de la fromagerie, une autre retourne les fromages. Aujourd’hui c’est au tour des pavés de Logodec d’être retournés. « L’ouverture de notre ferme permet aux gens de qui viennent de découvrir cette forme d’agriculture d’expérimenter et on accueille toute sorte de woofeurs. Quand ils ont un projet agricole, on aime pouvoir les parrainer » explique Christophe en fromagerie.

Nous partons nous promener dans les champs en fin de journée quand le soleil prend une teinte dorée sur la robe des vaches. L’occasion de discuter tous ensemble, d’apprendre à se connaître, faire des gratouilles à Logodene et Irish, les deux vaches les plus câlines du pré.  « Ce qui me plait énormement c’est que c’est un multi-métier, ça j’adore! C’est très variable, tu fais plein de trucs différents » me confie Fabien sur son expérience à Logodec.

Marie-Estelle, qui vit en Argentine depuis quelques années, nous apprend la recette des empanadas.

C’est ma dernière soirée à la ferme de Logodec, nous nous réunissons pour cuisiner tous ensemble. Marie-Estelle, qui vit en Argentine depuis quelques années, nous apprend la recette des empanadas. Tout le monde s’affaire autour de la grande table en bois de la cuisine pour étaler la pâte, la garnir de farce, puis former les petits chaussons à la viande de boeuf. Une occasion de s’évader le temps d’une soirée en Argentine.

Nous nous installons dehors pour déguster les précieux mets au coucher du soleil. Chats et chiens rodent autour de la table dans l’espoir de récuperer un morceau de viande tombé à terre. Le couple a vraiment à coeur de partager, « ça a été vraiment important pour l’éducation de nos enfants [le wwoofing] parce que pour les quatre, on a fait l’école à la maison. Donc pendant des années et des années, ils n’avaient pas de relations extérieures par l’école, […] je pense que ça a été vraiment une grande ouverture sur le monde pour eux. ». La soirée se termine dans les rires et la bonne humeur, nous visionnons les photos d’Argentine de Marie-Estelle. « Etymologiquement, quand on parle d’une ferme c’est un lieu fermé et il y a une expression paysanne dans certaines régions qui dit «être enfermé». Quand on est fermier, on est un peu enfermés du coup. Le wwoofing pour moi c’est une ouverture, ne pas être enfermé dans sa ferme et avoir à la fois une ouverture au monde, à l’international, à différentes cultures, à différentes générations » dit Christophe, Céline ajoute « c’est plein de richesses ». Nous rentrons nous coucher dans nos caravanes.

J’aimerais vous faire partager ces doux souvenirs lactés à la ferme de Logodec. Nos parties de ping-pong l’après-midi, nos repas gourmands ponctués des délicieuses rillettes de la ferme, le goût du lait qui sort tout juste du pis, les rires partagés tous ensemble. Mais, surtout, tous ces moments où Christophe et Céline nous ont ouvert leur maison, leurs histoires et leur savoir-faire paysan. C’était riche et passionnant.

Voir le profil de la ferme de Logodec


Evaine Merle, des reportages en immersion dans les fermes WWOOF

Diplômée de photographie, de nombreux WWOOFing m’ont permis de me former en conditions réelles, de comprendre les enjeux auxquels font face les agriculteur-ice-s au quotidien. Cela a bouleversé ma manière de photographier. (…) Je ne suis plus uniquement spectatrice de mes reportages, j’en suis devenue actrice à part entière. Cela m’enrichit, me passionne, je sème des histoires de campagnes afin de mettre en valeur des initiatives qui, je l’espère, germeront dans les esprits. À l’aube d’un épuisement de nombreuses ressources naturelles, d’une perte de biodiversité effarante, d’un changement climatique qui devient plus que palpable, je pense que nous avons tou-te-s besoin à de changer de récit, de montrer qu’il est possible d’agir chacun à notre échelle pour construire un monde en partage, plus vert, plus gourmand et plus vertueux. 


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